RENCONTRE AVEC ALAIN JACQUEMART

RENCONTRE AVEC ALAIN JACQUEMART

Alain Jacquemart et Bernard Harmand

Bonjour Alain Jacquemart, merci d’avoir accepté cet entretien pour Livres Bouddhistes. Nous allons parler de vous, mais aussi de « Bernard » – Bernard Harmand. En effet, vous avez publié aux éditions des Deux Océans, deux livres à son sujet (voir les recensions de Alain JACQUEMART – Tout par Amour : la quête spirituelle de Bernard Harmand, et Alain JACQUEMART – Vous n’êtes pas ce que vous croyez être : réalisez votre véritable nature) et je dois dire que ses paroles sont pour le moins décapantes, et qu’il y a peu de monde capable de parler comme il le fait ! Ses propos ébranlent ! J’ai beaucoup annoté les livres, que j’ai « adoré » et je ne vais pas pouvoir tout aborder ici. Mais tout d’abord, vous dites à votre sujet, que « le Zen c’est fini ». J’aimerais savoir en quoi le Bouddhisme est-il moins fort, ou plus faible, que la méthode de Bernard Harmand ? Le Bouddhisme n’est-il donc qu’un « moyen habile » ? Ou bien est-il trop dépendant de la doctrine, des rites ? Enfin, l’Advaïta Vedanta est plus élitiste que le bouddhisme et a tendance à donner de ce dernier une image immature…

Commençons par une mise au point : ce genre d’entretien n’est pas ma tasse de thé comme on dit, d’autant plus qu’il est fait à distance et qu’il est vrai que je préfère de loin les entretiens directs, mais je ne l’accepte que dans la mesure où il peut éclairer la recherche de certaines personnes et dans la mesure également où j’ai senti en vous-même au-delà de l’éloignement, une passion et un intérêt réels.

Sachant que ces questions, même si elles sont les vôtres, seront publiques de fait, puisqu’elles vont figurer sur internet, je ne pourrai y répondre qu’avec la mesure et le respect dus aux lecteurs potentiels, et cela bien entendu limite, non pas la véracité de mes propos car j’ai tendance comme Bernard à être plutôt direct et franc, mais leur étendue, car tous les êtres humains sont différents et la question qui est la vôtre nécessiterait une réponse à vous spécifiquement de cœur à cœur, alors qu’en l’occurrence les dés sont pipés puisqu’un grand nombre de gens divers liront la réponse.

Venons-en à votre question. Sa formulation dénote une volonté de comparaison ou d’évaluation qui ne correspond pas à mon expérience. Lorsque j’ai dit que pour moi le zen était fini, c’était simplement la constatation honnête d’un état de fait : je prends souvent l’exemple de la mue qui tombe au moment juste et il s’agit de quelque chose de naturel qui ne dévalue en rien les autres étapes. Donc je ne dirai pas comme certains le pensent, que j’ai quitté le zen et le Bouddhisme mais que simplement ils se sont détachés de moi, m’ayant permis de vivre la richesse de leurs apports et de laisser place aux transformations qui avaient à se produire en moi. Je ne dirai pas non plus comme certains ont pu le dire (dommage pour eux) que je n’ai pas « compris la verticalité du zen » et que je suis « un toxicomane de l’éveil » (sic !). D’autres qui n’ont absolument pas compris mon cheminement m’ont dit avec une angoisse (probablement projective) : « Mais alors tu t’es trompé pendant ces vingt années de zen ? ». Comment aurais-je pu me tromper et avoir besoin en quoi que ce soit de dénigrer ces années merveilleuses ? Je fais toujours à chaque étape de ma vie, les choses avec passion, sincérité et ferveur, et je ne joue pas un jeu. Pour reprendre un concept très Bouddhiste : l’impermanence des situations que nous traversons ne disqualifie en rien la valeur intrinsèque de celles-ci. Donc le Bouddhisme n’est ni moins fort, ni plus fort mais simplement correspond à la recherche et à l’engagement véritable de certaines personnes à certains moments de leur vie. Il en est de même pour l’Advaïta Vedanta et pour toutes les religions. Quant à « la méthode de Bernard Harmand », il sauterait au plafond s’il entendait ce vocable, lui qui répète à qui veut l’entendre qu’on ne peut absolument pas parler de « l’enseignement » de Ramana Maharshi, ou de Bernard, mais simplement de « Témoignage ». Il n’y a ni enseignement, ni méthode, mais le témoignage vivant de personnes qui ont Réalisé leur Vraie Nature et qui le partagent de cœur à cœur avec ceux qui sont touchés par cela et qui peuvent les entendre.

Et là je veux vraiment introduire une nuance qui en ce qui me concerne est fondamentale : il faut tout d’abord bien savoir ce que l’on veut : ceci est ancré profondément en nous soit par naissance, soit par rencontre avec quelqu’un, soit par des lectures et des témoignages, mais un chercheur doit savoir ce qu’il veut, sinon il ira comme un cheval fou. Dès le moment où l’on ressent cet appel de la recherche, elle va nécessiter un certain nombre d’outils qui seront mis à notre disposition ou qu’il faudra aller conquérir plus ou moins. Si je regarde ma vie en arrière je me suis senti chercheur depuis ma plus tendre enfance, et je souris en voyant qu’à 12 ans je me levais très tôt pour aller servir la messe avant d’aller au cours, qu’à 21 ans je me retrouvais à cofonder une communauté non violente pour remplacer mon service militaire, et y apprenais les bases de la méditation, qu’ensuite pendant des années, qu’il neige ou qu’il vente j’allais animer le zazen très tôt le matin au dojo etc….. Le chercheur il est là au départ et ensuite il rencontre différents outils adaptés à lui, au lieu et au temps : mais l’important c’est SA RECHERCHE. Donc je suis aussi vrai maintenant en vous répondant, que je ne l’étais en enseignant au dojo ou qu’en servant la messe étant enfant.

Vous utilisez le terme de « moyen habile » qui est effectivement de connotation très Bouddhiste mais que pour ma part je trouve souvent très juste et très adapté : le chercheur ne peut avec la passion qui le caractérise ,qu’utiliser en effet tous les moyens habiles qui vont le ramener « à la maison ».

Comment, quand et où s’est passée votre rencontre avec Bernard Harmand ?

Je dois préciser que mes engagements et ma fidélité à ceux-ci sont toujours assez entiers. Mais mon parcours et ma nature ont fait que j’ai rencontré et étudié sérieusement pas mal d’enseignements, suite toujours à des RENCONTRES, je suis donc assez au fait des textes chrétiens et de la non-violence suite à ma forte rencontre à 20 ans avec Lanza Del Vasto, puis du Vedanta suite à mes rencontres avec des maîtres hindous et surtout MA ANANDA MAYI…A chaque rencontre essentielle je m’engage à fond mais reste fidèle à la voie que je suis. Ainsi lorsque j’étais dans le zen j’ai suivi mon Maître avec toute mon énergie et mon respect et je me concentrais sur l’étude des textes essentiels du Bouddhisme d’autant plus que je fus amené à les enseigner. Pendant de longues années cela ne me posa aucun problème et je restais en accord avec moi-même. Peu à peu se fit jour en moi un différend important sur la notion d’Éveil et de Réalisation. En ce qui me concerne j’ai toujours été intimement persuadé que non seulement l’Éveil existait mais qu’en plus (surtout après ma rencontre avec Ananda Mayi) c’était quelque chose de définitif, une bascule irréversible. Je me suis progressivement rendu compte dans la sangha où je pratiquais qu’en fait cette vision n’était pas admise, que certains enseignants même avaient quelque dédain pour ces maîtres hindous et que finalement ce qui me semblait le plus important (on parle quand même bien du Bouddha comme de l’Éveillé !!!) était peu à peu transformé, éludé, détourné au profit d’une pratique de l’instant et d’une utilisation du premier vœu du moine qui est de sauver tous les êtres avant soi-même. J’ai eu dans une formule que je trouve assez adapté, le sentiment qu’à minima, l’Éveil était en quelque sorte « confisqué » et qu’au pire qu’ il était « déprécié » et présenté comme une poudre de perlimpinpin pour gogos attardés, une sorte de pompon de manège pour gosses du jardin d’enfants face à la grande sagesse zen qui a tout compris et qui bien au-delà de ces fanfreluches, ne vit que pour transmettre la doctrine éternelle. Je ne veux pas trop rentrer ici dans les détails doctrinaux qui sont subtils. J’ai bien conscience qu’à chaque assertion de ma part chacun pourrait opposer le contraire de ce que j’avance. C’est comme la fameuse querelle sur Atman et Anatman (Soi et non Soi) qui a fait écrire des centaines de livres et dont on n’est encore pas sorti. Disons pour faire court que la notion d’éveil qui était enseignée ne convenait plus du tout à mon ressenti et à mon expérience et qu’un autre point, moins important commençait à me gêner : cette histoire d’Anatman, que je comprenais bien du point de vue Bouddhiste mais qui allait de plus en plus à l’encontre de mon ressenti. J’ai tendance à penser ayant beaucoup réfléchi sur ce dilemme et lu des livres éclairants, tels que celui de Michel Hulin sur la querelle des Brahmanes et des Bouddhistes, que comme toute question fondamentale, elle est complexe et subtile et qu’au fond un être est plus ou moins fait pour telle ou telle approche. Car le Soi des hindous qui me convient parfaitement maintenant, n’est pas très éloigné à mon sens de ce que l’on appelait dans le zen « Nature de Bouddha ». Et de toutes façons je suis absolument persuadé que les grands Réalisés qui éclosent au sein d’une tradition quelconque ont le même niveau (on est Réalisé ou on ne l’est pas). Mais par respect certains utilisent les concepts que leur tradition peut entendre. Des saints soufis Réalisés ont été décapités pour avoir dit « Je suis Dieu », Maître Eckhart dont j’admire énormément l’enseignement est tellement proche de l’Advaïta Vedanta ou des grands textes zen, qu’il a été condamné pour hérésie par l’Eglise et s’est rétracté sur certaines assertions pour ne pas faire de scandale, il disait par exemple : « l’œil par lequel je me vois et l’œil par lequel Dieu se voit, sont un seul et même œil » (il faut oser en 1200 !) .

C’est donc sur ce terreau qu’il était indispensable de préciser, qu’est intervenue ma rencontre avec Bernard. Pour la petite histoire je lisais systématiquement tous les livres qui sortaient aux Éditions des Deux Océans concernant la collection Inde et quand le livre de Bernard est sorti en 2003 j’ai regardé la quatrième de couverture et me suis dit « je ne l’achète pas, il est trop question de christianisme encore et je me concentre à fond sur ma voie du zen. Plusieurs années passèrent et après une sesshin (retraite zen de méditation intensive) durant laquelle une fois de plus j’avais été insatisfait d’une réponse sur l’Éveil, une amie qui vit mon désarroi me dit de but en blanc : «  avec ce que tu penses tu devrais lire Bernard, en tout cas j’ai un CD de lui, je te le passe. » Ce fut un « coup de foudre » dans tous les sens du mot. Je repassais le CD en boucle durant les jours qui suivirent et je lus les deux petits livres de Bernard parus aux Deux Océans. Il fut de suite évident que je devais absolument rencontrer cet homme. Il n’y avait même pas son nom à l’époque, donc la recherche fut difficile, je passe sur tous les détails et je pus obtenir enfin son mail. Je lui écrivis un long mail pour me présenter un peu et lui exprimer mon désir de le rencontrer. Il me fit une réponse « brut de décoffrage », fidèle à lui-même, avec beaucoup d’Amour cependant mais en envoyant valser tous mes concepts et surtout en me disant qu’il recevait très peu et qu’il n’aimait pas trop les moines qui souvent étaient trop « chargés » par toute une série de concepts inhérents à leur tradition. J’insistais lourdement et il finit par me dire : « écrivez en quelques mots ce qui vous donne envie de me voir ». Je mis tout mon cœur à l’ouvrage car je sentais secrètement que de ma réponse dépendrait l’accord ou pas de ma visite. Je dus être convaincant ou suffisamment passionné et sincère en tout cas, puisque par retour il me fixa un rendez-vous. L’entrevue eut lieu le 14 Avril 2008 durant toute l’après-midi et pour ne pas alourdir inutilement cet entretien : je relate cela dans le premier chapitre de mon premier livre sur Bernard : « TOUT PAR AMOUR », dans le chapitre qui a justement pour titre « Le Zen c’est fini ! ».

Ce fut en résumé un bouleversement total puisque le soir même je décidais de mettre fin à tous mes engagements dans le Zen. Alors que bien sûr il n’y avait absolument aucune attitude de prosélytisme chez Bernard, qui ne recherche aucun disciple et qui aime à citer Ramana qui déclarait : « Je ne considère personne comme étant un disciple. Quelqu’un peut se nommer mon disciple : je n’approuve, ni ne désapprouve, de mon point de vue, ils sont tous semblables, que puis-je leur dire ? » 

En partant pour nous dire au revoir nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre et nos yeux se croisant avec intensité je m’entendis lui dire très spontanément : « Merci pour tout Bernard mais tu m’as sacrément mis dans le pétrin » et il me demanda : « pourquoi dis-tu cela ? » et moi de répliquer : « je sens que pour moi le zen c’est fini, je ne peux plus l’enseigner » et il me répondit avec un doux sourire : «  mais c’est pas mal d’apprendre aux gens à méditer, ça peut les aider ». Mais le choc intérieur fut tel qu’il n’y eût pas cette possibilité en ce qui me concerne. Tout un pan de ma vie venait de prendre fin. Un autre être était né et dans les semaines qui suivirent, je consacrais mon énergie à rompre tous mes engagements et à faire ce qui était nécessaire pour que le dojo dont j’étais responsable depuis plus de 20 ans puisse perdurer après mon départ. Malgré les remous inévitables déclenchés par ma décision, je n’eus jamais aucun moment d’hésitation, ni le sentiment d’avoir en quoi que ce soit fait une erreur.

Bernard Harmand vous qualifie d’éternel chercheur. N’avez-vous pas encore trouvé ? Ou êtes-vous trop attaché à la recherche ?

Je ne pense pas qu’il ait employé ce terme mais il a parlé « de chercheur passionné et tellement enclin au partage qu’il aurait parfois tendance à oublier que cette merveille de la Réalisation est aussi pour lui ». Il est vrai que par nature, et je pense que le zen m’a renforcé dans cette position, j’ai toujours été enclin à partager, ce qui a un bon côté mais aussi un versus négatif que Bernard m’a beaucoup fait travailler et qu’il ne faut jamais oublier car ceci est valable pour tout le monde : « Le chemin est totalement solitaire et la Réalisation également même si elle débouche de fait sur un « tomer de scène » et la prise de conscience de son unité avec l’univers.

De plus il faut bien s’entendre sur ce qu’est pour Bernard la Réalisation : elle est de fait extrêmement rare et ne correspond en rien à la cohorte des nouveaux « éveillés » qui apparaissent chaque jour. Comme je l’explique aussi largement dans mon livre, qu’ils soient honnêtes ou malhonnêtes ils prennent pour un tomber de scène final ce qui n’est qu’une expérience d’unité et dans ce cas beaucoup de méditants sincères ou même de simples amoureux de la nature ont déjà vécu cela. La notion d’exigence dans les critères employés est extrêmement importante car on retrouve cette dégénérescence à tous les niveaux, notamment dans un domaine que j’ai bien connu : celui de la thérapie. Maintenant il y a des formations par stage et en quelques weekends vous pouvez devenir au choix un super thérapeute ou un éveillé car j’ai lu presque en m’étranglant qu’il y avait des stages d’éveil intensif ! Tout cela est tellement peu sérieux que c’est tristement pathétique, car vous remarquerez bizarrement que notre monde aura bientôt plus de thérapeutes que de patients, plus de Maîtres que de disciples, et plus d’Êtres réalisés que de chercheurs. Cherchez où est l’erreur ! Pour moi ça s’appelle « le monde à l’envers ».

Pour Bernard et bien d’autres vrais Réalisés (Ramana, Ma Ananda Mayi) la Réalisation est extrêmement rare, (il me semble me souvenir d’un passage où Nisargadatta disait un sur dix millions je crois ou quelque chose de cet ordre), totale, définitive et irréversible. On a basculé ou pas, mais ceci étant dit il explique que tout au long de notre recherche il y a une sorte de « progression relative » (mais les mots sont faibles et inadaptés) parsemée de « Déclics » plus ou moins forts qui en quelque sorte amincissent le lien qui retient encore à l’identification.

Alors pour répondre rapidement et succinctement à votre question très intime disons que mon parcours a été parsemé de pas mal de déclics et que la rencontre avec Bernard en 2008 en fut un ENORME (je le dis avec humilité parce qu’il me l’a confirmé) et ensuite disons que le lien restant est encore frêle mais n’a pas totalement disparu.

Peut-on encore décrire la personne qu’est Bernard, ou faut-il parler de lui au passé ?

Il est extrêmement complexe pour nos esprits rationnels et limités de saisir ce qu’est réellement un Être Réalisé. Comment mettre en des mots ce qui est au-delà de l’espace-temps ? Comment mettre l’étendue de la mer dans une petite cuiller ? Pendant de longs entretiens Bernard a essayé peu à peu, de m’expliquer cet état, en prenant tantôt un angle d’attaque, tantôt un autre. Mon livre je pense éclairera bien des choses sur ce point délicat si on le lit attentivement. La Réalisation qui bien sûr existe et est irréversible, porte avec elle, j’en conviens des phantasmes de toutes sortes, qui sont normaux vu la complexité du problème. Et on tombe souvent dans deux excès que je condamne de la même manière car ils éloignent de la vérité : soit on délire de manière hystérique en parant les Réalisés de tas de pouvoirs qui nous enchantent et on en fait des martiens intégralement construits par nos concepts et espérances mentales, soit on se réfugie de ce fait (et je l’ai souvent constaté dans le zen) dans une sorte de sagesse basique très terre à terre en niant la Réalisation comme quelque chose d’exceptionnel afin de la ramener à quelque chose de plus simple et rassurant pour le pratiquant moyen. Ainsi en un tour de main, par un habile tour de passe-passe, on dit par exemple que s’asseoir dans la posture de zazen c’est déjà la Réalisation, l’Éveil. On utilise au passage des textes de Dogen pour justifier cela et on déclare pour finir que l’Éveil est impermanent et la boucle est close. On rajoute une petite pincée de Nagarjuna avec sa fameuse équivalence NIRVANA-SAMSARA (vous voyez j’ai bien appris mes classiques), cela redonne à chacun le sentiment finalement de ne pas être si mal et qu’il n’y a plus grand-chose à faire puisque tout a toujours été là et qu’on peut continuer à s’asseoir sur le zafu toute sa vie ou si l’on vieillit et que les les genoux fatiguent, insérer certaines cérémonies qui feront l’affaire.

Cette digression utile étant faite, oui la personne, l’individu Bernard est toujours là, et il continue à manger et pisser comme tout le monde, et son corps est plus qu’endolori par 9 années de chimio de toutes sortes. De plus, ô scandale son palais continue à aimer le chocolat, et triple scandale il adore à l’occasion me raconter des blagues de Coluche. Mais ceci n’a aucune importance et comme pour chacun d’entre nous le corps de Bernard finira entre quatre planches comme il le dit souvent en éclatant de rire. Mais bien sûr au moment de la Réalisation, le corps ne meurt pas (bien que Bernard dise que ça peut arriver) et ce corps comme une locomotive lancé à grande vitesse et à qui on vient de couper l’alimentation, va poursuivre un moment sa route, selon quasiment les mêmes modes qu’avant la coupure. Bernard a toujours les mêmes yeux clairs après sa Réalisation qu’avant. Tous les chapitres de mon livre essaient d’approcher ce mystère de la Réalisation au plus près.

Bernard redit sans cesse que ce n’est pas l’individu qui Réalise mais la conscience que j’ai de cet individu qui justement au moment de la Réalisation fait tomber de scène l’individu et le fait fusionner avec ce qui est (Le Soi).

J’ai été frappé – en fait, on ne fait que se cogner contre Bernard Harmand ! – par la vie de cette personne assez extraordinaire ! Il a mené une véritable ascèse pendant quinze ans, il est allé dans les extrêmes – combattus par Bouddha – afin de trouver la Réalisation. Il ne fait rien à moitié, y met tout son cœur, tout son corps, toute sa passion, et une certaine dévotion ! Cela me rappelle pas mal… de saints chrétiens ! J’aimerais vous demander tout d’abord comment va Bernard ? Lire les épreuves physiques qu’il a du surmonter est un peu inquiétant… Je crois qu’il a encore bien des choses à nous apprendre.

Non à ce sujet Bernard précise bien que c’était SON CHEMIN, et il redit à de nombreux endroits que ce n’est pas une condition nécessaire. Chacun a son chemin, ses outils, ses modes d’évolution qui lui sont propres. En ce qui me concerne par exemple la posture assise est un outil fondamental que j’aime, qui m’a prise et je pourrais dire en singeant le chanteur Renaud « C’est pas l’homme qui prend la posture, c’est la posture qui prend l’homme ».

Le corps de Bernard est très fatigué par 9 années d’un cancer douloureux de la moelle qui a nécessité plusieurs chimiothérapies. Il est à ce jour encore vivant pour la plus grande joie de ceux qui l’aiment mais ne reçoit plus personne et estime qu’il a donné ce qu’il avait à donner. Et comme il le dit souvent, les Êtres Réalisés agissent sur le monde d’une manière invisible aux yeux du commun des mortels, mais il n’aime pas trop parler de ces choses car les chercheurs sont plus souvent friands de « détails croustillants merveilleux » plutôt que de se donner totalement à leur recherche.

Bernard peut-il faire de l’exemple une généralité, ou doit-on bien garder à l’esprit qu’il ne fait que témoigner ?

Non justement, voir ce que je viens de dire plus haut, il ne donne aucun enseignement, ni méthode : il témoigne de cette merveille qu’est la Réalisation et accélère pour certains la ferveur pour y arriver.

J’aimerais comprendre comment Bernard comprend l’individualité.

Sûrement pas très différemment de vous : l’individu est une chose bien fragile, conditionnée par sa « génétique invisible » comme il dit souvent et qui fait ce qu’il peut dans ce monde où il y a autant de misères que de joies, où il n’y a aucune justice, ni égalité, contrairement à ce que certains voudraient croire.

Bernard dit ne s’adresser qu’aux chercheurs, mais quelle est sa définition du chercheur s’il-vous-plaît ?

Là vous touchez un point sur lequel il revient souvent et c’est sûr que pour lui ce vocable est extrêmement élevé et exigeant et si l’on parle avec lui dans l’intimité, il reconnaît de fait qu’il y a très très (le redoublement est volontaire et pas une faute de frappe !) peu de vrais chercheurs. Le chercheur c’est celui qui a l’intuition profonde au fond de lui-même qu’il n’est pas simplement que ce tas d’os de chair et de sang (pour reprendre le Bouddha) et qui désire plus que tout le BONHEUR ETERNEL qu’il PRESSENT PAR TOUTES SES FIBRES, et dès ce moment il va tout mettre en œuvre, utiliser tous les outils possibles, pour fusionner en ce qu’il pressent, pour faire fondre la poupée de sel au sein de l’océan. (Et là les freudiens vont ricaner : ah encore un qui démontre le sentiment « océanique » encore une histoire de la régression infantile au ventre maternel… Vous voyez étant thérapeute je connais bien mes classiques que fort heureusement j’ai su mettre de côté pour me permettre certaines belles rencontres et certains sauts dans l’inconnu).

Bernard a longtemps vécu avec cette idée que lui enracine sa mère dans la tête, alors qu’il n’est qu’un enfant : il est un pécheur, et le responsable de la mort de Jésus ! C’est assez fou en soi ! Un conditionnement si douloureux a-t-il prédisposé Bernard à souffrir pour obtenir ce qu’il voulait à tout prix ? S’est-il identifié à Jésus, sans jamais le dire dans vos deux livres ?

Je ne me permettrais pas de faire la « psychanalyse » de Bernard et ça n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Quelques soient les grilles de lecture que l’on fait fonctionner, elles ne sont que par définition relatives à nos propres concepts et conditionnements, et avec un Être Réalisé c’est, passez-moi l’expression : très casse-gueule. Combien se ferment à ce souffle puissant que porte avec lui un Être Réalisé, sous prétexte qu’ils sont alourdis par leur concepts étouffants.

Bernard de tradition chrétienne a pratiqué de tout son cœur la religion chrétienne au début et avait surtout pendant très longtemps une grande dévotion pour la Vierge Marie.

Bernard dit que c’était sa voie, celle de la confrontation physique avec ses idées. Il cherchait, et il l’a fait de cette manière. Il dit qu’il est excessif, mais il nous dit de l’être aussi, en quelque sorte ! Il dit aussi que l’on n’est pas obligé de suivre son exemple : en somme, chacun fait ce qu’il peut pour trouver la Réalisation n’est-ce pas ? Qu’est-ce que souhaite Bernard pour les chercheurs ?

Vous soulevez là en effet une petite contradiction apparente que je peux résumer en une phrase qu’il m’a dite un jour et qui m’a tant touché : « Ce n’est pas la peine de passer par tous les excès que j’ai accompli (temps d’arrêt et sourire charmeur) : Mais les excès c’est pas mal quand même ! ».

Voilà dépeint le personnage et son énorme exigence vis-à-vis du chercheur qui doit tout donner pour le but, même s’il n’est pas certain de l’atteindre, mais pour la joie du chemin. Et c’est là que cette démarche rejoint un concept bien connu du Zen, la notion « mushotoku » : faire sans aucune espèce d’attente ou d’intérêt ce qui doit être fait, suivre le Dharma. Voilà pourquoi une fois de plus les reproches que l’on a pu me faire sur ma démarche témoignent d’une profonde incompréhension, car oui il doit y avoir un but (la Réalisation, la sortie de l’Ignorance fondamentale) mais ceci étant posé la démarche est désintéressée.

Donc pour Bernard chacun effectivement fait ce qu’il veut, mais pas dans le sens laxiste si dominant à notre époque, il fait ce qu’il veut pour trouver les outils qui vont alimenter sa folle et passionnée recherche.

Bernard dit qu’un chercheur doit savoir ce qu’il veut, et c’est au début de « Vous n’êtes pas ce que vous croyez être » : mais en fait, pas mal de chercheurs sont vagues, ont plutôt des attentes temporaires qu’une quête profonde. Beaucoup picorent, sont éclectiques, et le marché du spirituel est également vague. Les traditions sont dissoutes ou presque. En somme, les « vrais chercheurs »… sont peu courant ! Il faut du courage, « le sentier est étroit » !

Oh que oui ! Et plus étroit que vous ne le pensez, rappelez-vous de l’évangile : rentrer dans le royaume des cieux (le bonheur éternel pour un chrétien) c’est plus difficile que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Et on lit cela et on rigole, on n’a même pas peur !…..Faut-il rappeler que pour la tradition hindoue et bien d’autres, nous sommes dans une phase descendante de civilisation (et il y en a qui en doutent encore, c’est tellement merveilleux l’iPhone…) : LE KALI YUGA, extrêmement bien expliqué par René Guénon dans ses remarquable ouvrages (prophétiques) : « la crise du monde moderne » et « Le règne de la quantité et les signes des temps ».

Tout y est : cette dissolution des traditions que vous évoquez, cette dispersion des chercheurs emportés par la quantité au détriment de la qualité. Vous avez raison les chercheurs « picorent » sur le vaste marché du spirituel et ces pseudo chercheurs qui sont légion : Bernard les appelle gentiment : des touristes ! Remarquez au passage à quel point notre civilisation (en plein Kali Yuga justement) est devenue une civilisation du loisir et du tourisme, regardez comme le sens du voyage s’est affadi et combien est éloignée de nous la ferveur voyageuse d’une Alexandra David-Neel ou de bien d’autres. On va très loin pour presque rien, pour se retrouver autour de piscines d’hôtels standard qui ont la même esthétique sur les îles lointaines, en Egypte, en Australie ou à Clermont-Ferrand. De grands paquebots (à la pollution délirante) sont de véritables villes dans lesquelles les touristes retrouvent intégralement leur addictions habituelles. Pour les plus « branchés » car c’est tendance, on fait des sessions de développement spirituel en 4/4 dans le désert et ainsi on a l’impression d’être bien au-dessus des moutons contemporains. Je fais un simple constat et ne suis pas acerbe je peux vous l’avouer, mais simplement je pose la question : « Où est la recherche là-dedans ? ». Celle qui fait vibrer, qui déboussole nos certitudes. Comme le dit souvent Bernard avec beaucoup de compassion : la vie est difficile, et les gens font ce qu’ils peuvent, mais simplement il faut vraiment faire un effort pour cesser tous ces décalages entre ce que nous croyons être et ce que nous sommes réellement. Si on se dit chercheur on doit assumer et si on se dit touriste : tout est bien !

Alors oui on ne peut rétablir quelque chose qui doit dharmiquement s’écrouler, on ne peut malgré toute notre ardeur redonner vie à un mourant : s’il y a naissance : il y a mort, si une civilisation a un début, elle a une fin. C’est d’une telle évidence et on constate cela à tous les niveaux actuellement, mais on essaye d’obérer cette vision par les avancées techniques… ça ne signifie pas non plus que de se priver d’iPhone ou de marcher à pied vont empêcher tout cela : il faut beaucoup de discernement au chercheur pour faire sa route dans ce monde même si en contrepartie il a beaucoup de possibilités qui se présentent mais que bien souvent il ne voit pas.

Il ajoute qu’il faut chercher et cheminer par amour et non par intellect. S’agit-il de suivre son intuition ? Bernard cite souvent Sainte-Elisabeth-de-la-Trinité : « Il faut tout faire par Amour : au seuil de la vie, seul l’Amour demeure ».

Là vous avez dit le mot essentiel, malheureusement tellement galvaudé et qui a animé toute la vie et la recherche de Bernard, d’ailleurs il me le dit souvent dans l’intimité : « Notre Voie c’est la Voie de l’Amour » et c’est d’une telle évidence quand on le connaît !

Suivre son intuition dîtes vous : je me méfie de ce concept qui recouvre parfois des secrets intérêts narcissiques. L’intuition elle a souvent bon dos pour aller là où nos désirs nous poussent ! Bernard parle de pressentiment et j’aime bien son expression. Une sorte d’intuition, mais profonde et vraie , pas égoïste, de ce qui est bon pour notre cheminement. Au fond on sait très bien peu à peu discerner entre ses intuitions véritables et ses dérives égotiques.

L’Amour avec un grand A : c’est la Vie, mais est-ce aussi le Dieu chrétien ?

Bien sûr ! Je pense que des chrétiens sincères ont véritablement cette notion d’Amour et n’oublions pas que Dieu est Amour pour le Christianisme !

Bernard déclare aussi que la Réalisation, c’est « l’ultime émotion », la plus grande de toute qui va faire basculer, sans retour possible, l’existence égotique dans la Vie pleine et entière : ai-je bon ?

Vous avez tout bon !

« Quand j’ai commencé à recevoir des gens, je me suis rendu compte que la plupart ne sont pas vraiment intéressés et qu’ils veulent surtout devenir. Certains voudraient être guru au bout de deux ans de recherche. Tu sais bien comment sont les gens, ils ont besoin d’exister et pensent que plus ils seront connus et plus ils existeront. Ce n’est même pas une critique, mais disons que ce n’est pas bon pour notre cheminement. Vouloir devenir quelqu’un est le contraire de notre chemin. On veut être la base qui permet que le reste se projette, mais sans la personne » dit Bernard Harmand dans « Tout par amour ». C’est franchement quelque chose que bien des « éveillés » de notre époque devraient lire ! Il y a pas mal de gens qui veulent se faire un nom, une réputation et de l’argent si facilement. Mais ce sont des gens malheureux… ils ont besoin d’exister ! Ils nourrissent leur ego ! Qu’en pensez-vous s’il-vous-plaît ?

J’en pense que tout vient d’être dit et que là encore vous avez tout bon ! (au bout de 10 bons points vous aurez droit à une indulgence pour alléger votre karma !).

Plus sérieusement on en revient toujours à la trinité qui n’est pas sainte celle-là : POUVOIR-SEXE-ARGENT : PSA ! qui fait tourner le monde, mais qui malheureusement, (et on le constate de plus en plus) s’immisce dans le monde politique, religieux, associatif etc. Le Mental est hyper puissant, ne l’oublions pas et il fabrique notre monde à chaque instant…… Voilà pourquoi et je ne sais si on ressent l’importance de ces mots, Bernard dit que « la Réalisation ce n’est pas naturel », sinon il n’y aurait plus aucun problème et cette passion extraordinaire, cette ferveur qui est exigée du chercheur est nécessaire pour sortir du puissant pouvoir d’attraction du mental. Bernard et moi-même je dois l’avouer, sommes irrités au plus haut point par cette mode « Néo-Advaïta » du « il n’y a rien à faire puisque tout a toujours été là et que la Réalisation est notre Vraie Nature »…Bien sûr ! Mais quel est celui qui dit cela ? D’où parle t-il ?

Triste et terrible époque encore une fois où les points les plus élevés de la métaphysique sont détournés au profit d’un laxisme de bas niveau. Dans ce sens l’Advaïta ou le zen sont dangereux car la magnifique fulgurance de leurs textes les plus métaphysiques, nécessite un discernement que beaucoup de pseudo-chercheurs n’ont pas, et s’ils sont pris et entendus à ce bas niveau, ils peuvent faire plus de dégâts que de bonnes choses. Et en ce qui me concerne je préfère un pratiquant de base honnête d’une religion quelconque qui est humble, a la foi du charbonnier et fait tout ce qu’il peut, que ces nouveaux allumés qui se croient arrivés avant d’avoir commencé. Mais comme dirait Bernard : c’est la vie, et ça continuera ainsi, il ne faut pas attendre d’avoir changé le monde pour se mettre en route !

Un être réalisé comme Bernard, est-ce nécessairement quelqu’un de si radical ? Sans concession ?

Bien sûr ! Aucune concession n’est possible sur ce domaine si fondamental. Je ne sais plus quel maître zen disait que « La voie était une chose sérieuse qu’on n’a pas le droit de manipuler ».

Tous les Réalisés sont sans concession aucune sur le fondement, ensuite comme je l’ai déjà expliqué il y a adaptation selon chacun là où il en est et selon ses possibilités mais CE QUI EST : EST et cela n’est pas monnayable, ajustable.

Bernard dit qu’il faut tout donner, tout faire par Amour, et pour rien. Il dit aussi que « la vie est nulle », absurde, douloureuse, sans sens, et que la vie « vit pour rien » et qu’il faut faire de même : est-ce exact ?

Oui c’est ce que j’ai déjà évoqué plus haut, mais comme le précise Bernard : ça décoiffe car les gens ont besoin d’un but, d’un sens, de laisser un nom, une œuvre, une mission (fusse-t-elle religieuse ou humaniste). On croit tant avoir de liberté et d’autonomie, de volonté pour faire plier le destin à nos vues personnelles. Vivez, observez et revenez me dire au bout de quelques années si vous avez VRAIMENT choisi les moments importants de votre vie. Certains parlent de destin, d’autres de karma, d’autre de génétique, Bernard à mon sens a une formule heureuse qui allie un peu tout cela : une sorte de génétique invisible nous mène et nous ne sommes pas si libres que nous le croyons mais la BONNE NOUVELLE C’EST QUE NOUS LE VOYONS : « QUI » voit cela ? C’est en trois mots la transmission du témoignage de Ramana.

Peut-on dire que Bernard a eu un guru comme vous vous dites avoir un guru en la personne de Bernard ?

Bien sûr. Seuls de très rares Réalisés n’ont pas eu de « Guru ». Ramana, Ma Ananda Mayi, qui sont tombés dans le chaudron dès tous petits, mais la plupart en ont eu un. Ce terme ne convient pas à Bernard parce qu’il est trop connoté et recouvre là encore tellement de choses différentes. Moi ça ne me dérange pas d’appeler un chat un chat. Comme je l’explique dans mon livre ce n’est pas mon ami (c’est trop réducteur), ce n’est pas mon Amour (c’est trop tendancieux et j’aurais des ennuis avec sa femme….), ce n’est pas mon Maître car il ne désire rien maîtriser. Guru en sanskrit signifie : « celui qui dissipe l’obscurité de l’ignorance ».

Je suis preneur sans aucun scrupule et me moque des détournements du mot autant que ceux du mot Amour. Le guru de Bernard a été Swami Ritajananda responsable de la mission Ramakrishna à Gretz.

Le Réalisé est en dehors de l’espace et du temps. Il n’interprète plus. Est-il hors réalité ?

Il est Toute Réalité et il suffit d’être près de lui pour voir qu’il est pleinement là !

Vous-même, vous faites une nette distinction entre le Maître, et l’Être Réalisé : pouvez-vous nous dire en quelques mots comment faire la distinction ?


Dans un de mes premiers mails où je lui annonçais que ma position était délicate car j’allais devenir maître (avoir le Shiho) et que j’avais déjà des disciples qui depuis longtemps me demandaient l’ordination, Bernard me répondit spontanément une phrase qui claqua à mes oreilles comme un pur koan :

« Le mot Maître revient souvent dans vos dires, mais un maître comme son nom l’indique est une personne qui maîtrise, alors qu’un Être Réalisé n’a plus rien à maîtriser puisqu’il a définitivement perdu le sentiment d’être quelqu’un. Qui pourrait donc bien rester pour exercer une quelconque maîtrise ? »

Et si ce koan ne suffit pas, je peux bien sûr rajouter que le Guru tel que je l’entends ou Être Réalisé est totalement et définitivement établi dans l’Amour, le Bonheur et l’Êtreté. Pour lui seul le Soi est réel et tout le reste est vu comme une surimposition passagère, comme un rêve est une surimpression dans le sommeil.

Il n’y a plus de retour en arrière possible, il n’a rien à prouver et n’a aucun enseignement à donner.

Le Maître lui a eu de sérieuses intuitions de la vérité (Bernard parle des déclics plus ou moins forts qui jalonnent la recherche) mais n’y est pas établi définitivement, même s’il a bien perçu les antagonismes et peut de ce fait guider des chercheurs dans un bout de leur parcours. Il n’a pas vécu la désidentification totale avec l’individu.

Vous établissez trois « tartes à la crème » : d’abord celle de « l’instant présent », très à la mode, mais très vraie cependant non ? C’est une tarte à la crème car c’est une lapalissade ?

C’est une tarte à la crème parce qu’on en fait tout un pataquès métaphysique et qu’on l’invoque pour parler de la Réalisation : vaste supercherie, car comme Bernard le dit si bien : « Que peut-on faire d’autre que de vivre le moment présent ? N’importe qui ne fait que vivre le moment présent, et ça n’a rien à voir avec la Réalisation qui est hors espace-temps ». Mon livre l’explique bien je pense.

Puis la tarte à la crème de la non-dualité : celle-ci n’existerait-elle donc pas ? En quelques mots, qu’est-elle ?

Écoutez, mon livre là encore, explique clairement cela, je ne vais pas réécrire mon livre mais en deux mots : également une supercherie de mode. On ne peut par définition être que dans la dualité puisqu’il y a nécessairement observateur et chose observée donc il y a deux. Non dualité veut dire : « non deux, un ». Dire je suis dans la non dualité est une aberration logique et métaphysique. C’est pourquoi Bernard dit à juste titre : « Mon monde n’est pas « intellectualisable » [intelligible?] et tout ce vocabulaire ne me concerne nullement, quel dommage de se perdre dans des mots qui se voudraient explicatifs, je n’en doute pas, mais qui ne représentent pas Ce qui est vraiment Réalisé. »

Et enfin celle de la réincarnation : elle ne semble pas exister pour l’Être Réalisé… Mais qu’en est-il pour les gens ordinaires, existe-t-elle pour eux ?

Elle existe pour celui qui croit qu’elle existe !

Je relève que pour Bernard et Ramana, il n’est pas utile de s’améliorer, de se perfectionner, de se raffiner, ni même d’aider son prochain… Est-ce exact ?

Je vais vous faire une réponse à la zen en citant Ramana, qui d’ailleurs reprend exactement le sutra du diamant : « Réalisez et vous verrez s’il reste encore des êtres à sauver » et Bernard : « Ce n’est pas l’individu qui Réalise, il n’y a donc aucune nécessité de « devenir » quoi que ce soit ! »

Mais là encore prenez cela comme des koans qui doivent booster votre recherche et ne tombez pas dans les pièges de nos pseudo advaïta qui vont s’engouffrer dans le fait qu’il n’y a rien à faire, car Bernard dit ailleurs : « Il n’y a rien à faire et cependant il faut tout faire ! »

Ne jamais oublier que chaque phrase qui est juste peut appeler son contraire qui est aussi juste et se « débrouiller » avec cela ! Il me semble que notre Président de la République actuel est taclé pour cela : « en même temps et en même temps ! » mais il n’a pas tort en tout cas sur ce plan.

Bernard Harmand est-il un peu comme Saint-Thomas ? Bernard ne se repose que sur l’expérience, et celle-ci ne peut être que personnelle selon lui.

Bien sûr ! Pas pour vous ? Toute expérience par définition ne peut être que personnelle et relative à la conscience de celui qui la vit. Comme dit Bernard, « tant de choses inutiles dans les milliers de livres qui ne parlent que selon des « on-dit », si leurs auteurs ne parlaient que de ce dont ils ont réellement eu l’expérience il ne resterait plus grand-chose dans les bibliothèques ».

Également, pour Bernard Harmand, chacun a sa conscience, et il n’y a pas de Conscience Universelle : est-ce exact ?

Oui parfaitement exact (troisième bon point : l’indulgence karmique approche !)

En somme la réalisation, c’est la « désidentification » de l’ego, mais l’unité au monde ?

(Quatrième bon point ! trop fort !) on peut parler de fusion, image de la poupée de sel qui fond dans la mer.

Je suis d’accord avec vous, et Bernard : on n’a pas rien sans rien, le chemin est difficile, des efforts soutenus sont nécessaires : je ne crois pas ceux qui disent qu’il n’y a rien à faire, que l’on est déjà libre, etc… Ils oublient leurs propres chemins. Ce n’est qu’une compréhension intellectuelle du fruit de la pratique, de la sadhana. Qu’en pensez-vous ?

Cinquième bon point, c’est bien je vais pouvoir me reposer car vos questions sont très nombreuses et l’âne que je suis a envie de rentrer à l’écurie. Je dirai simplement QU’IL FAUT TOUT DONNER !

Quelles sont les lectures de Bernard Harmand qui lui ont servi dans son cheminement ? Il y en a qu’il a lu plusieurs dizaines de fois apparemment !

Platon au début puis les pères du désert, Maître Philippe qu’il aimait beaucoup et surtout La vie d’Elisabeth de la trinité (écrite à sa mort), tous les livres de Ramana et celui de Osborne sur Ramana, les livres de Nisargadatta (qu’il appelle familièrement : le petit père bougon !) et une myriade de livres qu’il a lus mais pas de cette importance.

Bernard trépassera, il quittera son corps tôt ou tard. C’est le lot de tout ce qui vit. Que retiendrons-nous de lui ? Personnellement, la lettre qu’il écrit à sa femme, retranscrite à la fin du livre « Tout par amour », est ce qu’il a dit de plus beau. Qu’en a dit son épouse ? Comment a-t-elle vécu la quête de son mari ?

Je ne désire pas trop rentrer dans la vie privée de Bernard qui n’a pas d’intérêt à proprement parler pour le chercheur mais disons qu’ils forment un couple uni depuis longtemps et qu’elle a toujours soutenu à sa manière sa recherche, car comme il dit : « je l’appelle la Sainte Mère, car il fallait être une sainte pour supporter un chercheur fou comme moi ! »

J’aurai mille questions à vous poser, aussi je passe désormais à ces quelques questions traditionnelles de mes entretiens : qu’aimeriez-vous ajouter au sujet de vos livres ?

Rien, et pas seulement par fatigue et fainéantise parce que je crois que j’y ai mis l’essentiel du témoignage de Bernard qui peut être lu et relu. J’avais cela à faire, je le sentais.

Vos livres ne seront jamais accessibles et intelligibles, sensibles mêmes, qu’à un petit nombre. Pensez-vous que le nombre de gens qui s’éveillent grandit ?

Ça c’est certain et c’est humain.

Je ne pense pas sincèrement mais cela n’engage que moi, participer à ce courant new age qui dit que le nombre des éveillés grandit, car comme je le signalais il y en a très peu (en tout cas selon la définition de Bernard et la mienne)

Par quelle phrase, idée, pensée pourriez-vous résumer vos livres, si demain l’on vous demandait de vous taire à jamais ?

Par pitié, faîtes tout pour voir CE QUI EST et non pas ce que vous voulez voir et OUVREZ GRAND VOTRE CŒUR A L’AMOUR !

Quel est le meilleur des enseignements spirituels ?

Celui qui booste la ferveur du chercheur !

Pour quoi devons-nous nous battre aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nécessite de la part de chaque humain une attention toute particulière ?

Pour assurer tous les moyens d’une recherche véritable dans le respect et l’attention à l’autre qui est moi-même.

Quels sont les 3 livres incontournables, importants pour vous, pas forcément bouddhistes, dont vous aimeriez que je parle sur Livres Bouddhistes ?

Très dure question pour moi, il y en a des centaines mais je peux essayer de jouer le jeu en disant : « Être simplement » de Bernard, JE SUIS de Nisargadatta et puis le RAMANA de Jean Herbert.

Résumez-vous, littéralement, en trois mots, trois adjectifs s’il-vous-plaît :

Ecoute attentive-cœur ouvert- humour

Préparez-vous un autre livre ?

Non et si cela m’est accordé j’aimerais rentrer dans le Silence.

Merci encore pour cet entretien ! Livres Bouddhistes vous sera toujours ouvert ! Les derniers mots sont pour vous !

Puisse votre ferveur grandir et vous mener au but, au-delà du par-delà comme on dit dans le zen , après avoir laissé tomber toute croyance.

Alain Jacquemart. Bernard Harmand. Rencontre. Interview. Entretien. Réalisé-Vivant. Non-Dualité. Témoignage. Réalisation. Sat-Chit-Ananda.  Les Deux Océans.

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Un commentaire sur “RENCONTRE AVEC ALAIN JACQUEMART

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  1. « Ainsi en un tour de main, par un habile tour de passe-passe, on dit par exemple que s’asseoir dans la posture de zazen c’est déjà la Réalisation, l’Éveil. On utilise au passage des textes de Dogen pour justifier cela et on déclare pour finir que l’Éveil est impermanent et la boucle est close. »

    Non, on ne dit pas ça dans le zen sauf à vouloir caricaturer. Dogen dit que dès qu’on s’assoit dans la posture de zazen on déploie le cœur de l’éveil mais jamais il ne dit que c’est déjà la réalisation. La réalisation correspond dans le langage de Dogen à « actualiser la voie » et rares sont ceux qui y parviennent. Il s’agit de deux moments différents.

    Je n’ai jamais entendu dire que l’éveil était impermanent… mais ici comme ailleurs on lit beaucoup de bêtises et il est fastidieux de tout relever.

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