RENCONTRE AVEC DHARMACHARI UJUMANI (traducteur de BODHIPAKSA)

RENCONTRE AVEC DHARMACHARI UJUMANI

(Traducteur de : BODHIPAKSA – Le végétarisme, une vue bouddhiste)

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Bonjour et bienvenue Dharmachari Ujumani ! Vous êtes l’un des enseignants du Centre Bouddhiste Triratna de Paris (http://www.centrebouddhisteparis.org). Je vous ai proposé cet entretien afin de parler du livre publié par Almora, que vous avez traduit : BODHIPAKSA – Le végétarisme, une vue bouddhiste. La question végétarienne est évidemment quelque chose qui me préoccupe en tant que bouddhiste. En ce qui me concerne, c’est une lutte au quotidien, et aujourd’hui, je ne mange quasiment plus aucune viande – ce n’est donc pas encore gagné !

Comme Bodhipaksa l’évoque dans son livre, l’habitude d’une alimentation carnée est une des difficultés majeures à surmonter pour se mettre en accord avec les recommandations du Bouddha, n’est-ce pas ? Comment combattre cette habitude alimentaire ?

Une des difficultés les plus grandes de la vie spirituelle est de passer d’une compréhension intellectuelle des choses à une pratique. En d’autres termes, c’est d’impliquer nos émotions qui, comme la racine du mot l’indique, sont ce qui nous font bouger (emovere, en latin, signifie « mettre en mouvement »). Concernant les animaux, la meilleure approche, me semble-t-il, est de nous relier à l’amour que nous leur portons et le développer (par exemple par la méditation de metta-bhavana, ou développement de la bienveillance), tout en considérant comment le fait de manger de la viande ou du poisson contribuent directement à la souffrance et à la mort d’animaux. Cette rencontre de notre amour de ces êtres, d’une part, et de leur souffrance et de leur mort, d’autre part, crée puis avive une dissonance cognitive, une tension créatrice dont la seule résolution harmonieuse est un changement dans notre comportement.

Ujumani, êtes-vous végétarien ? Si oui, comment avez-vous procédé pour le devenir ?

Oui, je suis végétarien, depuis bientôt 20 ans. Il m’a fallu plusieurs années de réflexion et de transformation intérieure (ces choses me prennent souvent du temps !), ainsi que de pratique : j’ai longtemps été « quasiment végétarien ». C’est finalement lors d’une puja, un rituel, que j’ai fait le dernier pas – et, peut-être parce que j’ai fait cela dans un contexte rituel, je ne l’ai jamais regretté, ni jamais eu depuis de désir de remanger de la viande ou du poisson. Je fais aujourd’hui un même cheminement vers le végétalisme, m’en rapprochant progressivement – et traduire le livre de Bodhipaksa m’a fait faire de grands pas !

Comment en êtes-vous venu à traduire, avec Marion Frier, ce livre de Bodhipaksa, qui est vétérinaire. Quelles circonstances vous ont amené à réaliser ce travail important ?

Marion, qui est aujourd’hui en retraite de longue durée au Népal, avait fait une première version il y a quelques années. Et, il y a 4 ou 5 ans, un homme qui se lançait dans une thèse de philosophie sur le bouddhisme et le stoïcisme m’a contacté. Comme il y a des questions liées au végétarisme dans les deux spiritualités, ce sujet l’intéressait et je lui ai envoyé ce qu’avait fait Marion. Y revenir m’a donné le désir de finir la traduction (en reprenant notamment tout ce qu’avaient fait entre temps Bodhipaksa et l’éditeur anglais, Windhorse Publications, dans une édition revue et augmentée du livre), d’autant plus que Bodhipaksa et moi-même sommes tous les deux membres de l’Ordre bouddhiste Triratna, et que j’avais déjà eu l’occasion de traduire les pages en français du site de Bodhipaksa dédié à la méditation et à son enseignement, l’Esprit Indompté (http://fr.wildmind.org).

Au Centre Bouddhiste Triratna de Paris, comment enseignez-vous le végétarisme ? Est-ce enseigné, ou bien recommandé ?

C’est enseigné… et recommandé. C’est enseigné dans le cadre de l’enseignement de l’éthique bouddhique, laquelle est basée sur le fait que nos actions ont des conséquences pour nous et pour le monde. Si nos actions – qui sont toutes les actions du corps, de la parole et de l’esprit – sont basées sur des états mentaux malhabiles et défavorables (d’aversion, d’avidité ou d’ignorance, les « trois poisons »), elles auront des conséquences douloureuses pour nous et pour le monde. Si, en revanche, elles sont basées sur des états mentaux habiles et favorables (de bienveillance, de générosité ou de sagesse), elles auront des conséquences heureuses pour nous et pour le monde. Manger de la viande ou du poisson est un acte généralement basé sur deux des trois poisons : l’avidité, et l’ignorance – l’ignorance de notre interdépendance avec les animaux, et de leur souffrance. En outre, manger de la viande ou du poisson implique tuer des animaux (et même si ce n’est pas nous qui les tuons, ils sont tués pour nous), et la vie est la chose que, comme nous, les animaux chérissent le plus. Manger de la viande ou du poisson est donc aussi une ignorance du premier précepte nous enjoint à ne pas prendre la vie.

En même temps, nous savons que nous transformer nous-mêmes n’est pas toujours facile et peut prendre du temps. Aussi nous recommandons aux gens de devenir végétariens, et même végétaliens, et les soutenons dans cette démarche. Certains y viennent très vite, d’autre plus lentement : à chacun son rythme, l’essentiel est d’avancer.

Depuis une dizaine d’années, le mouvement vegan se renforce et la question végétarienne s’accroît dans les milieux bouddhistes de France. En commun, les bouddhistes mangent végétarien. Néanmoins, comme Bodhipaksa l’a vécu, je crois que rien ne bougera tant que l’on n’ira pas voir dans un abattoir comment cela se passe, ou à moins de regarder des documentaires, clandestins ou officiels. Bodhipaksa assiste à une mise à mort d’un porc, et cela le fait radicalement changer. L’image et les odeurs choqueront plus qu’un livre non ?

C’est probable, mais les abattoirs sont des lieux très fermés, qui ne sont pas visitables. Oui, il y a des images sur internet, dont de très bons documentaires, et l’on ne peut que se réjouir qu’elles soient montrées : elles aideront sûrement certaines personnes. Mais d’autres approches sont possibles : pour certaines personnes, un livre suffira, ou tout autre chose – j’ai récemment rencontré quelqu’un qui est devenu végétarien à la lecture du livre de Matthieu Ricard Plaidoyer pour les animaux, et ai vu l’autre jour un ami dont le fils est devenu végétarien suite à un cours de zoologie. Quant à Marion, avec qui j’ai traduit le livre de Bodhipaksa, elle a eu l’idée, comme elle n’arrivait pas à arrêter de manger du poisson, d’avoir deux poissons rouges ; les regarder, les contempler et contempler leur vie est ce qui, progressivement, lui a permis de cesser de manger du poisson.

L’éthique bouddhiste semble nécessaire aux bouddhistes pour abandonner les régimes carnés. Bodhipaksa dit vouloir convaincre sur la base de l’éthique. Il semble s’adresser d’abord aux bouddhistes dans cet ouvrage n’est-ce pas ? Est-ce à dire que les bouddhistes ne sont jamais assez éthiques ?

Je crois que Bodhipaksa s’adresse à tous ceux qui sont intéressés par la vision bouddhique du végétarisme ; les bouddhistes sont sans doute les premiers concernés, mais le livre est écrit d’une façon suffisamment ouverte pour être accessible à tous, bouddhistes ou non.

Quant à la question de savoir si les bouddhistes sont assez éthiques, je reviens à l’éthique bouddhique, dont je parlais plus haut. Pour prendre une image, il y a un continuum entre la noirceur absolue des actions basées sur les trois poisons, et la pure blancheur de celles basées sur leurs opposés, la générosité, la compassion, et la sagesse qui reconnaît notre interdépendance. Nous sommes tous quelque part entre les deux, à un gris plus ou moins foncé. Seul un bouddha, un être éveillé, est au niveau de la pure blancheur de la neige fraîche au soleil. Donc, oui, à moins d’être éveillé, on n’est jamais assez éthique.

Par exemple, en devenant végétarien, je me suis, dans ce continuum, déplacé vers un gris plus clair. Mais je ne suis pas encore tout à fait végétalien, je peux aller plus loin. Et si je le deviens, ce que j’espère, je sais que je ne serai pas encore au blanc, j’aurai encore du chemin pour complètement éradiquer les trois poisons de mon être. Tous les pratiquants sincères du bouddhisme suivent le même chemin.

Mais comment les idées bouddhistes pourraient-elles toucher plus largement la société ? Car les bouddhistes, voyant que la société change de régime alimentaire, auraient plus de facilités à devenir végétariens je pense…

Je crois que déjà, certaines idées bouddhistes touchent plus largement la société. Être bouddhiste, il y a encore 20 ans, c’était souvent être considéré comme être membre d’une sorte de secte. Ce n’est plus le cas. Et certaines idées – le végétarisme, la pleine conscience – sont de plus en plus prégnantes, même si elles sont parfois récupérées ou dénaturées par rapport à leur forme spécifiquement bouddhique.

Plusieurs indices semblent montrer que le végétarisme gagne du terrain. Ce n’est pas forcément pour des raisons d’éthique, pour des raisons bouddhiques : c’est pour certains une prise de conscience de l’effet de l’élevage sur l’environnement, à une époque où les dégâts causés à la planète par notre mode de vie sont de plus en plus visibles. Il est intéressant, incidemment, qu’il semble que ce soient souvent des jeunes qui deviennent végétariens, comme s’ils étaient plus conscients des risques posés pour leur avenir.

Peut-être sera-ce une ouverture aux idées du bouddhisme : les végétariens non-bouddhistes s’intéresseront peut-être à ces idées parce que ce sont des idées plus anciennes, ou pour donner plus de consistance et de profondeur à leur pratique du végétarisme.

Bodhipaksa consacre un chapitre aux bénéfices du végétarisme : en effet, l’industrie de la viande combat avec ardeur le végétarisme et lui ôte tout bienfait ! C’est fou ! Le végétarisme est pourtant le plus proche du régime alimentaire que nous avons connu 99% de notre histoire humaine… L’humain n’a pas le physique ni le métabolisme d’un carnivore, et cela, tout le monde semble l’ignorer : l’éducation nationale n’a pas fait son job…

C’est fou ? Non, c’est le fait simple du fonctionnement du capitalisme, de la guerre économique, où l’on agit sans considérer les conséquences de ses actions. Tant que les trois poisons seront dans le cœur des hommes ce sera le cas. En outre, en France, manger de la viande ou du poisson fait partie de la tradition culinaire et gastronomique.

Bodhipaksa relève que dès la Genèse, l’animal est condamné. C’est un élément fondateur de la civilisation judéo-chrétienne : l’animal est un inférieur, un serviteur et l’on en fera ce que l’on veut. Quel Dieu bienveillant ! Comment ôter cette idée ancrée si profondément dans les esprits occidentaux ? Quels arguments pourrions-nous avancer ?

Bodhipaksa montre clairement, dans son livre, comment les « vues » que nous avons sous-tendent notre relation au monde – et nombre de nos actions. Transformer nos vues est, pour chacun de nous, la base d’un changement possible.

Relativement récemment, un pas été fait, pour la première fois me semble-t-il, par le catholicisme. Un pas incomplet à mes yeux, puisque outre le fait qu’il ne concerne que les catholiques, il ne va pas jusqu’au végétarisme, mais un pas cependant, dont on ne peut que se réjouir. En 2015, le pape François a publié une encyclique, Laudato si’, dans laquelle il parle d’écologie, des questions environnementales, de la sauvegarde de ce que les chrétiens appellent la Création. Le texte appelle à repenser les interactions entre l’être humain, la société et l’environnement, animaux et végétaux compris. Comme je le disais, c’est un premier pas – l’Église a à mes yeux trop longtemps été silencieuse sur ces sujets – mais d’une part si le Pape parle des limites des manipulations génétiques et de l’expérimentation animale, il ne dit rien de l’élevage industriel, et d’autre part je ne sais pas trop encore comment ces idées « redescendent » jusqu’aux fidèles et les amènent à se transformer personnellement et individuellement : nous le savons bien, il y a toujours un chemin entre l’idée et sa réalisation, sa matérialisation dans la vie quotidienne.

Enfin, pour répondre à votre question sur les arguments, je crois que Bodhipaksa en parle très bien, tant en termes d’éthique qu’en termes des conséquences bénéfiques du végétarisme, tant pour notre santé que pour le monde dans son ensemble.

La viande, c’est la négation de l’animal. La viande est une marchandise. L’animal est « bûcheronné » par le boucher, pour reprendre une expression célèbre. Cette dénaturation est la clé de l’industrie de la viande. Il nous faudrait ramener l’image de l’animal dans le process publicitaire…

Il nous faudrait surtout revoir l’idée de publicité même – nous faire consommer des choses dont nous n’avons pas besoin… Le consumérisme a besoin que nous fonctionnions sur la base de deux des trois poisons, l’avidité et l’ignorance spirituelle, l’ignorance du fait que nos actions ont des conséquences, l’ignorance de notre interdépendance avec tout, y compris les animaux bien sûr. Ceci dit, la publicité telle qu’elle est aujourd’hui est remarquablement trompeuse : on y voit de gentils animaux, souriants et heureux – pas les animaux en élevage de masse, ou ceux qui vont à l’abattoir.

Ce qu’il est incroyable d’apprendre dans l’ouvrage de Bodhipaksa, c’est que l’industrie du lait ne va pas sans celle de la viande de bovidés. Elles sont dépendantes et fonctionnent en symbiose ; plus on consommera de produits laitiers et plus le marché sera inondé de viande fraîche. Rien que ce constat devrait nous pousser au végétalisme. C’est un peu comme les deux industries nucléaires, civiles et militaires. Mais je me demande s’il ne serait pas plus difficile pour un Français de se passer de fromage que de viande ! Mais je pense que si l’on refaisait les choses à échelle « humaine » et non industrielle, le problème serait en grande partie résolu – qu’en pensez-vous ?

Ce que vous dites des industries du lait et de la viande est aussi vrai de celles des œufs et de la viande. Et oui, refaire les choses à l’échelle humaine serait idéal ; je connais ainsi un jeune homme qui est végétalien, sauf pour les œufs des poules « qu’il connaît », celles dont il connaît (et apprécie) les conditions d’élevage personnellement, et pas juste intellectuellement ou de façon distante. Mais la plupart d’entre nous vivons dans les villes où une telle chose n’est aujourd’hui pas possible – on n’y trouve pas même une ferme que l’on pourrait visiter, et encore moins un abattoir. Outre cela, nous sommes dans un système capitaliste de profit à court terme, ou l’échelle humaine est oubliée… Il nous faut en conséquence être réalistes et trouver d’autres approches. Ceci dit, il y a ici et là des petites communautés qui essaient de vivre autrement, et c’est une chose très heureuse : puisse son nombre croître !

Les gens disent que l’on n’a pas à s’occuper du bien-être animal car il y a tant à faire pour les hommes qui souffrent. Mais… les hommes souffrent de plus en plus ! Les inégalités n’arrêtent pas de se creuser ! Qui donc agit pour le bien des humains ? Je pense que l’on fait la morale aux végétariens pour ne pas regarder la poutre que l’on a dans l’œil…

Les motivations de ceux qui critiquent les végétariens sont multiples, et je ne veux pas ici généraliser d’une façon ou d’une autre. Mais pour moi il n’y a pas d’opposition, au contraire. En me souciant du bien-être animal par ma pratique du végétarisme je me soucie des êtres humains – de ceux qui travaillent dans des fermes industrielles ou des abattoirs, et de tous par un impact moindre de mon alimentation sur l’environnement. En outre, manger végétarien ne me prend pas plus de temps que manger non végétarien : il me reste autant de temps qu’aux autres personnes pour me soucier plus avant du bien-être des autres êtres humains.

Dans La Route de Cormac McCarthy, ce qu’on suppose être une guerre nucléaire ravage la terre et les survivants luttent pour survivre… mais certains s’organisent et chassent, puis mangent les humains devenus des proies. L’instinct de survie nous poussera-t-il jusque-là ? La philosophe Florence Burgat – spécialiste de la question animale et végétarienne – évoque également le « cannibalisme de gourmandise » dans son livre L’humanité carnivore, car les hommes apprécient la viande humaine… Cela laisse peu de doutes quant à un changement de société en faveur des animaux – à moins que la « viande in vitro » révolutionne l’industrie ?

Je ne pense pas que la question soit très pertinente. Je ne dis pas que le cannibalisme est inexistant, mais je ne connais pas beaucoup de gens qui s’y adonneraient et, si j’ose dire, les occasions sont rares… Il y a à mes yeux des sujets plus urgents et plus pertinents.

Comme Asoka en son temps, auriez-vous connaissance de dirigeants et hommes d’états végétariens, et qui défendent la cause animale ? Des stars il y en a par contre !

Non, c’est une question à laquelle je ne me suis pas intéressé – mais peut-être serait-ce utile, si savoir cela peut aider les gens que je rencontre à devenir végétariens. Et ceci dit je viens de chercher : on trouve facilement sur internet des listes de noms de personnes célèbres et végétariennes.

Dans le livre, j’ai été surpris par le fait que le Bouddha et les moines n’étaient sûrement pas végétariens car ils vivaient des dons de nourriture des villageois dont ils traversaient les bourgades. Les donateurs devaient pouvoir mettre le don en pratique. Les plus riches abattaient certainement du bétail pour le leur offrir. Par contre, le sangha du Bouddha demandait aux laïcs de devenir végétariens. Pourquoi cette information ne se retrouve quasiment jamais dans quelque livre que ce soit parlant du Bouddha et des débuts du bouddhisme ? Serait-ce peu séduisant ?

Je ne sais pas. D’une part ce qu’avance Bodhipaksa sur le développement du végétarisme et la relation à ce sujet entre moines et laïcs est hypothétique (il dit lui-même que les connaissances historiques manquent), même si son approche a du sens ; d’autre part, il se peut que ceux qui ont écrit les livres dont vous parlez ne soient pas intéressés par le sujet – peut-être parce que dans certains cas ils ne sont pas eux-mêmes végétariens…

Malgré cela, le « royaume animal » est considéré comme inférieur à celui des hommes car seuls les hommes sont capables d’éveil. Mais les animaux ne sont nullement nos inférieurs ! Ils ont des sens, une conscience, une pensée, certains sont très intelligents, et ils communiquent entre eux ! Comment doit-on les considérer si l’on se déclare bouddhiste ? Pour ma part, ce sont mes amis, et ils me sont égaux même si l’on est différents.

Avant tout, on ne « doit » rien dans le bouddhisme : il n’y a pas de dogme – seulement des enseignements dont il nous faut tester et vérifier la validité et la pertinence par nous-mêmes ; il n’y a donc pas de façon dont nous « devons » considérer les animaux. Pour ma part, je vois qu’il y a une grande différence entre les animaux et nous êtres humains, qui est le fait que contrairement à eux nous sommes conscients de nous-mêmes, nous avons une conscience réflexive. Cela ne me fait pas me considérer comme supérieur à eux. Si dans le bouddhisme le royaume animal est considéré comme inférieur à celui des hommes c’est seulement parce que c’est un état qui ne permet pas d’atteindre l’éveil ; c’est donc une considération pragmatique, et pas un jugement de valeur.

C’est fou comme pour se convaincre de bien agir, les hommes savent se dire que les animaux ne ressentent rien, n’ont pas de nerfs, etc. Un vétérinaire me l’a dit un jour. J’étais stupéfait. C’est une fiction, simplement, que de croire cela ! Les animaux souffrent et ont peur de souffrir comme de mourir ! Ce vétérinaire a tout faux pour moi.

On en revient à la question des vues. Une vue fausse sous-tendra nombre de nos pensées, de nos affirmations, de nos façons d’agir, et les vues que nous chérissons le plus sont celles qui nous laissent tranquilles par rapport à nos désirs, qui nous évitent de nous remettre en cause.

À la fin du livre, Bodhipaksa déclare qu’en somme le bouddhisme peut mener au végétarisme, « si l’on y met » empathie et metta. En Asie, cela a plutôt bien marché pour la communauté bouddhiste. Mais le bouddhisme est loin d’être dominant en Occident… N’est-ce pas un vœu pieux de Bodhipaksa ?

Non, ce n’est pas un vœu pieux : à peu près tous les bouddhistes que je connais sont végétariens ou font des efforts pour le devenir. En revanche, comme vous le notez, le bouddhisme n’est pas dominant en Occident : tant que le bouddhisme ne se développe pas plus dans nos pays, il faut trouver d’autres approches pour que le végétarisme s’y développe.

Comme Bodhipaksa le dit, on sait pertinemment que la viande – un produit dont a fait abstraction de l’animal – vient d’un animal que l’on a abattu dans des conditions dignes des nazis. C’est une horreur que le « monde civilisé » ne peut plus regarder en face. Les gens ne veulent pas en avoir conscience car ce serait se priver… d’un plaisir, n’est-ce pas ? Tandis qu’il n’y avait pas de plaisir de savoir que des hommes gazaient, carbonisaient, enfermaient, asservissaient, abattaient d’autres hommes qu’ils jugeaient inférieurs durant la dernière grande guerre…

Je crois que ces choses ne sont pas comparables. [L’argument de comparaison entre les méthodes nazies et les chiffres des exterminations des juifs, et ce qui est pratiqué dans les abattoirs est un argument régulièrement mis en avant par les activistes végétariens : lire « Un éternel Treblinka », de Charles Patterson, Calmann-Levy, 2008, NDJ]

On tue dans le monde 120 millions d’animaux par heure ! Comme ce ne sont pas 120 millions d’humains, ça passe… C’est effarant et surtout, c’est effrayant. C’est une industrie de la mort. Les gens qui exécutent ces animaux sont-ils encore humains ? Ou bien sont-ils devenus fous ? Un boucher m’a confié qu’ils étaient payés à la tâche dans les abattoirs et qu’un tel boucher pouvait gagner plus de 5000 euros par mois en France. C’est le prix du meurtre de masse.

Avant tout, c’est le prix de l’avidité des consommateurs qui veulent de la viande pas chère, et de leur ignorance qui leur fait ne pas voir (ou plutôt ne pas vouloir voir – de façon intéressante le bouddhisme considère que l’ignorance spirituelle est une chose active, voulue) les conséquences de leurs actions, qui incluent la condition des ouvriers des abattoirs. Et, oui, ces derniers sont encore humains – mais ce sont sûrement des êtres humains qui souffrent beaucoup ; j’ai ouï dire qu’il y avait beaucoup de souffrance psychologique chez ces personnes, et un taux de suicide élevé.

Le premier précepte est le fondement de l’éthique bouddhique : Je ne tue pas, je ne fais souffrir aucun être vivant, je ne demande pas à quelqu’un de le faire, je ne me réjouis pas du meurtre ou de la cruauté. Ce n’est pas compliqué en soi, mais notre société déguise les assassinats de masse. Comme l’évoque Bodhipaksa, aujourd’hui, on mélange dans les OGM, des ADN animaux et végétaux, et vice et versa… Plus rien n’est vierge, plus rien n’est plus pollué aujourd’hui. Que faire ?

La transformation de la société vient de la transformation de l’esprit et du cœur des individus qui la composent ; chacun de nous peut au moins faire de son mieux pour devenir plus sage et plus compatissant. Je pense au mouvement des Colibris, dont vous avez peut-être entendu parler : chacun peut faire sa part, peut décider de manger bio, végétarien et local par exemple…

Les Tibétains mettent souvent en avant cela : nous avons été d’innombrables vies des animaux avant d’être humain. Une telle idée, que l’on infuserait dans la société, pourrait-elle contribuer à donner plus de conscience aux humains ? Cela les dégoûterait peut-être de la consommation de viande animale ?

J’imagine que oui – mais d’expérience, la renaissance n’est en général pas une chose aisément acceptée, sans doute du fait tant du nihilisme si présent de nos jours que de l’héritage de la vision de la vie dans le christianisme. Pour aider les gens à devenir végétariens ce ne serait donc pas mon premier argument.

Que pourriez-vous ajouter au sujet de ce livre, « Le végétarisme, une vue bouddhiste » de Bodhipaksa ? Quel enseignement de ce dernier est-il important de retenir ?

Ce qui me semble important de retenir est le fait que nos actions ont des conséquences, pour nous-mêmes et pour le monde ; la pratique du végétarisme en est un bon exemple, et est un pas important sur notre chemin pour nous libérer de la souffrance et pour créer un monde meilleur.

Les questions traditionnelles désormais :

Quel enseignement résume le mieux l’enseignement du Bouddha selon vous ?

L’enseignement de la conditionnalité : le fait que tout phénomène apparaît en dépendance de conditions, et cesse quand les conditions changent. Un enseignement très simple en apparence, mais aux ramifications très profondes : tout, dans le bouddhisme, en découle – et bien sûr, notamment, le végétarisme !

Vis-à-vis du Dharma, que ne ferez-vous jamais ? Qu’est-ce que vous ne transgresserez jamais ?

Je ne m’imagine pas tuer quelqu’un un jour, loin de là. Mais je sais qu’il reste dans ma vie, dans mon esprit, des moments d’aversion. Tant que je ne l’ai pas complètement éradiquée– tant que je ne suis pas éveillé, en d’autres termes – je ne sais pas comment je réagirais dans certaines situations extrêmes. Never say never (ne dites jamais : « jamais »), disent les Anglais.

Quels sont les 3 livres du Dharma (que vous n’avez pas écrits !) dont vous aimeriez que je parle sur Livres Bouddhistes ?

Tout d’abord, un livre d’écrits traditionnels, qui sont fondamentaux mais encore relativement peu présents sur Livres Bouddhistes. Je choisirais le Dhigha Nikaya ou le Majjhima Nikaya – et je veux me réjouir ici de Môhan Wijayaratna qui les a relativement récemment traduits en français (et incidemment Christian Maës a aussi fait d’excellentes traductions disponibles sur internet).

Puis un livre de Sangharakshita, maître encore insuffisamment connu en France malgré son importante contribution à l’intégration du bouddhisme dans la société occidentale. Je vous dirais sans hésiter A Survey of Buddhism si ce livre existait en français ; à défaut je choisis Vision et Transformation, une description détaillée du Noble chemin octuple et de sa pratique.

Enfin, je choisirais Le bouddhisme, une philosophie du bonheur de Philippe Cornu, une excellente et inspirante introduction au bouddhisme.

Résumez-vous, littéralement, en trois mots, trois adjectifs s’il-vous-plaît :

C’est un jeu réducteur – sans même compter la littérature de la Perfection de la Sagesse, qui nous montre combien les mots sont trompeurs… Mais je me lance quand même – chaleureux, généreux, souriant.

Merci beaucoup Ujumani de bien avoir voulu nous éclairer sur le végétarisme selon la vue bouddhiste, détaillée par Bodhipaksa. Vous serez toujours le bienvenu ici ! Les derniers mots sont pour vous.

Eh bien les derniers mots sont simplement de vous remercier de m’avoir questionné – et, plus encore, pour votre site et sa richesse grandissante. Puissiez-vous trouver de grandes joies dans son développement.

Bodhipaksa. Ujumani. Marion Frier. Ordre Bouddhiste Triratna. Végétarisme. Almora. Livre Bouddhiste. Livre bouddhisme. Ouvrage de référence. Coup de coeur. Ethique bouddhiste. Souffrance animale. Animal/animaux. Vulgarisation scientifique. Bouddha Shakyamuni. Entretien. Rencontres. Interview.

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